Un téléphérique espagnol au-dessus du tourbillon, depuis 1916

La cabine du téléphérique du tourbillon suspendue au-dessus de la gorge du Niagara
Sommaire4 sections
  1. 01Une machine espagnole avant d'être canadienne
  2. 02Le tourbillon, un accident de glacier
  3. 03Quatre fois la frontière, un siècle de service
  4. 04Ce que la traversée montre

Le téléphérique du tourbillon de Niagara fonctionne depuis 1916, avec la cabine d'origine. Rares sont les installations touristiques de cet âge à avoir gardé leur cabine plutôt que de la remplacer au fil des rénovations, et celle-ci a traversé plus d'un siècle d'histoire du site sans être changée.

Son concepteur, l'ingénieur espagnol Leonardo Torres Quevedo (1852-1936), avait déjà construit un téléphérique comparable au mont Ulia, au-dessus de Saint-Sébastien, avant d'apporter cette technique à Niagara. Le premier essai a eu lieu le 15 février 1916, l'ouverture au public en août de la même année. Les capitaux et les exploitants étaient espagnols à l'origine ; la Niagara Parks Commission a racheté l'installation en 1968, et sa mécanique a été refaite en 1984, cabine d'origine conservée.

La cabine rouge du téléphérique suspendue au-dessus des eaux tourbillonnantes du gouffre de Niagara
La cabine traverse la gorge sur un câble tendu au-dessus du tourbillon.

Une machine espagnole avant d'être canadienne

Pour un lecteur qui vient d'Europe, cette généalogie a quelque chose de familier : une technique développée sur la côte basque, transportée sur un autre continent, exploitée pendant des décennies par ses concepteurs avant d'être nationalisée. L'installation garde son nom d'origine, Whirlpool Aero Car, et une cabine qui a traversé un siècle sans être remplacée, seule sa mécanique ayant été refaite en 1984. Peu d'attractions de cet âge, au Canada comme ailleurs, peuvent dire la même chose de leur matériel d'origine.

Ce détail compte pour qui a l'habitude, en Europe, de visiter des ouvrages du même siècle qui ont changé plusieurs fois de mécanique et parfois de tracé. Ici, la cabine que l'on prend aujourd'hui est celle de 1916, portée par un câble et un moteur remis à neuf une seule fois, en 1984.

Le tourbillon, un accident de glacier

Sous la cabine, l'eau ne coule pas en ligne droite. Le tourbillon s'est formé il y a environ 4 200 ans, quand les chutes, en reculant vers l'amont, ont recoupé l'ancienne gorge de St. David's, un chenal creusé par une glaciation antérieure et resté enfoui sous les dépôts glaciaires. Ce chenal ancien coupe la rivière presque à angle droit, ce qui explique que l'eau tourne au lieu de continuer tout droit vers l'aval.

Le sens de rotation n'est pas fixe. Il tourne normalement dans le sens antihoraire, mais il s'inverse quand une plus grande part de l'eau de la rivière part vers les centrales hydroélectriques en amont plutôt que de continuer dans la gorge. Un visiteur qui traverse deux fois dans la même journée peut voir l'eau tourner dans les deux sens, sans qu'aucun signal ne l'avertisse du changement.

Quatre fois la frontière, un siècle de service

La cabine roule sur un seul câble, de plus de 500 mètres, sans pylône dans la gorge elle-même, à environ 76 mètres au-dessus de l'eau. Elle peut transporter jusqu'à 40 passagers. La frontière entre le Canada et les Etats-Unis suit la rivière à cet endroit, et le trajet la traverse quatre fois, sur une trajectoire courbe plutôt qu'en ligne droite d'une rive à l'autre. Rien ne se contrôle à l'arrivée ni au départ : les deux tours restent en territoire des parcs de Niagara, côté canadien, et personne à bord ne quitte réellement le sol canadien.

Pour un voyageur européen habitué aux frontières de Schengen, l'idée même d'une frontière qu'on traverse quatre fois en quelques minutes, sans contrôle, mérite d'être expliquée : c'est une ligne géographique posée sur une rivière, pas un poste de douane suspendu dans les airs.

Ce que la traversée montre

La traversée se fait à vitesse réduite, laissant le temps de regarder l'eau tourner en contrebas. Le site se trouve sur le tracé du Niagara Parkway, non loin des chutes elles-mêmes, sur la route qui longe la gorge vers le nord. Ce n'est pas une étape qui justifie un détour à elle seule, mais elle complète une visite des chutes par un paysage différent : une rivière qui, pour une fois sur ce tronçon, ne va pas tout droit, portée par une machine qui n'a, elle non plus, pas beaucoup changé depuis 1916.

Pour un visiteur venu de loin, qui a déjà passé des heures d'avion ou de route pour rejoindre l'Ontario, cette étape a un intérêt différent de celui qu'elle a pour un habitant de la région. Les chutes se regardent en une demi-journée ; le tourbillon et son téléphérique demandent qu'on prenne le temps de sortir du site principal, de rouler quelques minutes le long de la gorge, et de s'arrêter devant quelque chose qui n'a rien de spectaculaire au premier regard : une cabine rouge, un câble, et de l'eau qui tourne sans bruit particulier.

C'est peut-être ce qui rend l'endroit intéressant pour un lecteur européen plutôt qu'américain ou canadien : il n'a pas la même familiarité avec l'idée qu'une frontière internationale puisse courir au milieu d'une gorge, invisible, traversée quatre fois par une cabine de fête foraine centenaire. Le contraste entre l'ampleur du geste, une machine espagnole posée au-dessus d'un phénomène géologique vieux de quatre mille deux cents ans, et la modestie de l'installation elle-même, est la meilleure raison de s'y arrêter.

Résumer cet article avec :

Partager :